Plusieurs semaines
qu'est parue La traversée, le dernier livre de Jérémy chez
publie.net. Culpabilité de ne pas l'avoir encore ouvert, pas même
parcouru, mais quelque chose poussait l'attente. Envie d'en dire
quelque chose avant même de l'avoir lu, ça peut paraître
paradoxal, mais le lien n'est plus à faire, alors on sait qu'il en sortira quelque chose, au moins pour soi-même. Envie
d'attendre la version papier, peut-être, et la fatigue aussi qui
empêchait, décourageait, le manque de temps, le reste à faire, les
travaux, etc.
Puis ce matin,
c'était incontournable. Et sans doute qu'aucun moment n'aurait
été plus propice. Parce que la neige dehors, le froid, le gris
sale des bords de routes, parce que les arbres et le repli forcé par la
grippe. Et c'est là qu'un livre devient important, peut-être, quand il
s'attache à un morceau de vie et qu'on ne fait plus trop la
différence. On est pris, simplement, on respire avec, on doute, on
essaye.
Le titre de cette
note s'est avancé avant même d'entamer la lecture. Parce que
c'est ainsi que j'ai toujours perçu Jérémy: un type traversé
comme l'est son personnage que je n'ai jamais pris pour un autre que
lui-même - peu importe si c'est une erreur. Et c'est l'image de
Saint-Sébastien qui s'est imposée au fil de la lecture, un peu aidé
par ce passage: "Seulement accueillir le paysage au-dedans. Il
revoit ces images de saints, paume ouverte, fond doré, qu’il a
croisées dans un musée de Londres et restées
inexplicablement dans ses souvenirs." L'image de Saint-Sébastien
telle qu'on se la trouve en tête, martyr attaché à son poteau, qui
reçoit les flèches ou... Non... qui appelle les flèches. "Il
veut être « comme une paume ouverte » " écrit
Jérémy de son personnage. Il en est de même pour Saint-Sébastien.
Comme ses mains sont liées dans le dos, c'est son corps entier qui
appelle, de toute sa blancheur, comme un paysage de neige est
appelant pour nos yeux. Voilà, c'est l'image sans doute fausse et
vraie que je me fais de Jérémy, ça le fera sans doute sourire et d'autres avec. Une
sorte de Saint-Sébastien moderne (mais chassons l'aspect héroïque
ou martyr – le propos n'est pas là... c'est la limite de toute
image qu'on se donne à soi-même : les dérives innombrables qu'elle
propose). Un Saint-Sébastien moderne ou encore un Jean-Louis, un
Jean,Louis où le corps est paume qui convoque le monde et sa
sauvagerie. Pourquoi? Peut-être pour sentir la vie, simplement,
puis prendre à défaut de comprendre. Je n'ai pas d'explication. Mais le
fait que Saint-Sébastien soit lié à son poteau a son importance.
Ce qui rend la traversée possible, c'est une forme d'immobilité
imposée. Si le voyage nous transperce, c'est parce que nous sommes
coincés dans les sièges étroits d'un bus ou dans le wagon 2ème
classe d'un train, les jambes un peu repliées sous le ventre. Si la
figure de Saint-Sébastien insiste, c'est aussi que la question de la
mort se profile dans cette dérive. La question du suicide avec Camus
cité, c'est-à-dire question suprême de vivre en se demandant
comment faire taire le sans-temps qui grouille en nous, qui ronge,
qui est aussi la pierre à laquelle on aiguise son regard :
" Il sent
sa propre mort se dire en chaque parcelle du paysage, dans
l’image même du paysage qui se donne à lui et le détache, le
recule comme on recule pour mieux voir."
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| Photo de J-M Undriener |
Mais laissons les
quelques représentations de Saint-Sébastien qui tournent en tête.
On me reprochera sans doute l'aspect trop élogieux de cette note qui
met Jérémy devant son texte... Mais je ne fais pas la différence.
Jérémy est à la fois le texte et ce personnage. ... Et cet l'élan
n'est rien d'autre que celui d'avoir été traversé. Touché et reconnu soi-même. Pour ramasser en peu de mots ce que peut être cette traversée qui nous
traverse, envie d'accoler deux morceaux de textes un peu distants
dans les pages :
" Il lui semble
être réduit à une mince peau prise entre deux étendues
de silence, au-dedans et au-dehors. " [...] " entre les deux,
un gouffre ". Ce gouffre que nous sommes à nous-même, c'est à
dire un endroit de courant-d'air. Gouffre comme cette virgule qui
sépare les prénoms du personnage de Jérémy qui devient
lui-même cette virgule, constatant qu'il n'est pas ce qu'il s'était pensé – mais sans
doute l'avait-il pré-senti. C'est une version de la Métamorphose.
Et d'être relégué à cet état de virgule (une pause dans la mort, un espace vide) est
une chance : les extrémités, comme ces deux bouts de prénom,
sont absurdes. Comme il est absurde de chercher le début et la fin
d'un corps ou les bords d'une pensée. Ce qu'on cherche, c'est à
peine une inclinaison de ces espaces. " Peut-être que seules
les photos penchent le monde " écrit Jérémy quand son
personnage bascule la tête pour essayer de faire chavirer l'horizon.
Mais l'horizon ne bouge pas. Le monde résiste à nos contorsions
nombreuses. Jérémy nomme cette difficulté « butée ».
C'est un mot qui revient souvent chez lui. Et sans doute que cette butée préside à la traversée. Je me rappelle qu'il
m'avait posée cette butée dans une question, lors d'une lecture que
j'avais faite à la bibliothèque municipale de Lyon. Je me rappelle
ma réponse maladroite,... elle était inutile. Cette butée jetée comme question suffisait. Elle était un point de jonction pour nous, parce que nous passons
notre temps à buter sur les choses, et les choses butent en nous.La
pierre sur laquelle nous achoppons nous cloue la poitrine. Mais le
privilège, c'est toujours de " voir passer la possibilité
de soi ". On s'en contente.
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