26/06/2011

Scanreigh



On s'installe, avec certains artistes, dans une forme de compagnonnage sans trop savoir ce qui préside à l'échange et l'entretient. Pourtant, il faut avouer que rien ne prédisposait à cela avec Scanreigh. J'ai d'abord découvert quelques-uns de ses dessins dans un livre de Joël Vernet (Totems de sable, paru chez Fata Morgana), acheté chez un bouquiniste sur les quais de Saône. Sans vraiment pouvoir l'expliquer, j'avais éprouvé une sorte de malaise face aux dessins. Puis, en croisant régulièrement le triptyque qui ornait l'un des murs du hall d'entrée de la bibliothèque de la Part dieu, à Lyon, en me renseignant également sur internet à propos du travail de l'artiste, la méfiance première s'est transformée en rejet massif. C'était trop. Un univers délié, complexe, foisonnant et coloré. L'art de Scanreigh se situait à l'opposé de ce qui m'intéressait et m'attirait à cette époque.
Livres pauvres chez Daniel Leuwers
Mais, face à toute œuvre qui me repousse ou m'inspire une forme de méfiance, je me méfie  d'abord de moi-même. Ces sentiments, à l'évidence, autant qu'une adhésion pleine et immédiate, indiquent à n'en pas douter que quelque chose se trame dans la relation.  J'aime reprendre ces propos de Bernard Noël:  ce qu'on voit face à une peinture n'est que notre propre contact avec elle. J'ai cette phrase en tête mais la rumination l'a sans doute un peu déformée. Bernard Noël explique encore "la couleur ne colore pas seulement des surfaces, elle les révèle en colorant le trajet des yeux vers elle". Ce qui se joue, c'est donc le trajet. C'est la façon d'être relié au monde. C'est ce lien qui est mis en tension et - c'était le cas en découvrant le travail de Scanreigh - cela se joue d'abord sans moi. Face aux dessins de Scanreigh, j'étais comme exclu de cette tension car incapable d'en saisir la nature. Je ne percevais pas de sens à cette force. Pour déjouer la frustration, je me suis donc renseigné, j'ai lu au sujet de l'artiste et de son travail.  Je me rappelle le premier livre acheté à la librairie A plus d'un titre (mais je ne crois pas que ce soit Samantha Barendson qui me l'ait vendu). C'était un bref essai d'Hervé Bauer, paru chez Michel Chomarat, qui s'intitule L'image devient hantée

Tondi / Scanreigh ou le dos devant, publie.net
Pendant cette période de recherche, je me suis surpris à parcourir des site marchands pour dénicher des estampes, dessins ou livres d'artistes pas trop chers. Je ne sais plus exactement comment cela s'est passé mais j'ai finalement décidé de contacter l'artiste, quelques années plus tard. Nous avions alors convenu que je passerai le voir chez lui, à Nîmes, au mois de juillet. C'était en 2009. Nous avions notamment visité son exposition "Un tour autour du rond" au musée des beaux arts de Nîmes. Et, comme c'est souvent le cas  avec les œuvres qui me rebutent trop vite, et parfois pendant plusieurs années, l'œuvre de Scanreigh m'est devenue chère et familière. Elle ranime aujourd'hui des figures intimes, elle accompagne la pensée dans certaines de ces manifestations les plus paradoxales. Ecrire avec ou à propos du travail de Scanreigh est sans doute une manière de me réapproprier ces premières sensations étranges et confuses. Travailler en compagnie d'un peintre, c'est aussi accepter de se laisser déplacer, de se laisser accompagner là où nous ne sommes pas complètement. Le premier texte consacré à Scanreigh, rédigé en grande partie dans le TGV Nîmes-Lyon après lui avoir rendu visite, parlait de ce déplacement : " Et soudain, c'est comme si nous faisions face à notre dos". On peut lire ce texte paru dans la collection Portfolio de publie.net , dirigée par Jérémy Liron et Arnaud Maïsetti. Depuis, les échanges se sont multipliés. Deux livres pauvres ont été réalisés chez Daniel Leuwers. Plusieurs Fireboox ont été publiées aux éditions Voix par Richard Meier (Et le reste en mars 2010, Azimuts / coffret de 4 boîtes en novembre 2010). Trois placards ont également étés gravés et imprimés par l'artiste. Enfin, on pourra lire ci-dessous le texte écrit pour la plaquette d'une récente exposition à la Chapelle des Jésuites de Nîmes (mars-avril 2011). Ce texte avait été conçu, dans sa première version, comme  fantaisie en écho à une photo parue sur le blog de l'artiste.

Azimuts, coffret de 4 Fireboox préparé par Richard Meier, Voix Editions (2011)
3 placards avec l'artiste, janvier 2011
 
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Pieds bleus, grandes bâches.


Les pieds bleus de Scanreigh
Scanreigh a les pieds bleus comme un orage, une orange, un organe et je ne sais quoi de mieux. C’est ce qu’on pourrait voir ou croire, ou même se dire sans le croire et simplement noter la pensée comme elle pousse et passe. L’image fugace – deux pieds bleus qui mordent – donne un point de départ. D’ailleurs, c’est ainsi que Scanreigh fonctionne. Il s’empare d’une image à la volée, puis la presse, l’agace, l’étire et lui tire enfin les vers du nez. Par la répétition, il chatouille ses lignes et l'excède dans son propre rire. C’est une sorte de joyeuse torture à laquelle il se livre. Il pousse l’image si loin d’elle-même qu'elle s'avale dans un grand hoquet et, ce qui était radicalement extérieur – un corps étranger tiré d’une pub, d’une photo de mode ou d’un tableau de maître – par je ne sais quel tour, pivote en figure intime. Par mimétisme, on pourrait s'emparer d'un détail insignifiant et l’utiliser comme levier pour détacher de la masse ce qu’on cherche. On pourrait l’encercler par un flot de parole continu, le lessiver, le répéter jusqu'à l'acharnement, jusqu'à le noyer dans le discours et le faire reparaître, à force de concrétion puis d’érosion, chargé d'une histoire qui le dépasse. Mais il faudra se faire une raison... La méthode n’est pas recette. On ne dira rien tel que Scanreigh peint, dessine ou grave, parce qu’on devrait le faire de tout ce qui fait pied de nez dans la langue à la langue elle-même. On ne l’aura donc pas dit, mais cela vient tout seul : Scanreigh travaille comme un pied, même deux! C'est qu'il se meut, s'émeut – l'émotion le déplace, elle est un pied parmi d’autres – il marche de têtes en bêches – ses bâches ressemblent à d’immenses Twister1 dont il faudrait faire l'expérience. Il faudrait s'y confondre, c’est-à-dire participer à l'ensemble en défiant nos articulations. Scanreigh chevauche becs ou membres coupés, s'endort au bout d'un cil trop courbé, mais jamais, jamais on ne l'attrape entier. 

Un jour, il se pourrait, si cela n'est pas déjà fait, qu'à force de contorsions le peintre s'oublie dans un tableau. Après tout, ces grandes bâches déroulées devant nous sont des espaces habitables : « la peinture est la maison des yeux2 » notait Bernard Noël. Mais celle de Scanreigh est sans nulle doute plus vaste et vorace demeure. En y passant les yeux, deux yeux bleus comme deux pieds, on s'aperçoit soi-même foulant les couleurs qui font le bord d’un abîme. Il faut peu de temps d'ailleurs, alors qu'on déambule dans l'inquiétude de déséquilibres successifs, pour que la maison nous habite à son tour. Ces vastes peintures sont à la fois le dedans et le dehors. Elles forment la « plaque sensible3 » qui reçoit la frappe des deux mondes. Mais, si ces surfaces nous habitent, elles nous habillent aussi, nous enveloppent et nous tiennent serré. C'est en cela, peut-être, que Bruno Duborgel4 a vu bouger certaines peintures de Scanreigh comme tablier dans le vent. Il a vu s'avancer la femme de Pietraperzia refaite et multipliée, marchant sur des mains tordues de rire et la bouche démesurée. Il a vu le tablier cousu de pièces hétéroclites se posant, voile épaisse, sur l’œil distrait. On pourrait, au passage, se demander ce qu'il s’oblige à remailler sans trêve, Scanreigh, à l'instar de la sicilienne têtue, alors qu'il met le monde à sac à la première occasion. Mais c’est là son affaire – « En quoi ça vous regarde sa machine? 5» demandait Françoise Biver – et nous ne l'y accompagnerons pas. Si nous avons à respecter la part d'ombre de tout travail, avouons surtout que l’origine des circonvolutions de l'artiste nous reste aveugle. Et bien que la méthode ne soit pas recette, c'est acquis, il faut s’en tenir à la dynamique du faire – la présente série de l'été 2010 donne à voir des préparatifs – et prendre sa leçon. Il suffit, sans doute, de se laisser capter par le flux qui n’est pas la source d'énergie, qui n'est pas l'obscur moteur de la chose, mais l’énergie même, déployée et déployante. En montrant ce travail, Scanreigh nous rapproche donc de nos pieds. Il nous éveille d'abord à ce que signifie marcher. Le pied marcheur et tentaculaire devient lampe salutaire, il dissipe une forme d'obscurité par l'exploration. Enfin, tout chez Scanreigh est attentif et sensible au moche, à la maladresse, à la part accidentée de vivre et de penser, à tout ce qu'Eric Michaud nomme « Le grimaçant des choses 6». Dire de Scanreigh qu'il peint comme un pied, c'est donc simplement rappeler qu’il ne repousse jamais ce qui vient. Voilà, Scanreigh peint sans refuser. Notre chance est là.

février 2011


1 Twister est un jeu de société édité par MB Jeux.
2 Bernard Noël, Les yeux dans la couleur, POL, 2004.
3 Antoine Emaz, Lichen Lichen, Réhaut, 2003
4 Bruno Duborgel, Papiers Épiphaniques, Éditions Comp'Act, 1988
5 Françoise Biver, Hybrides en catimini, in Scanreigh … Et autres dessins, La Mule de Cristal, 2006
6 Eric Michaud, Le grimaçant des choses, Michel Chomarat, 1990




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