On s'installe, avec certains artistes, dans une forme de compagnonnage sans trop savoir ce qui préside à l'échange et l'entretient. Pourtant, il faut avouer que rien ne prédisposait à cela avec Scanreigh. J'ai d'abord découvert quelques-uns de ses dessins dans un livre de Joël Vernet (Totems de sable, paru chez Fata Morgana), acheté chez un bouquiniste sur les quais de Saône. Sans vraiment pouvoir l'expliquer, j'avais éprouvé une sorte de malaise face aux dessins. Puis, en croisant régulièrement le triptyque qui ornait l'un des murs du hall d'entrée de la bibliothèque de la Part dieu, à Lyon, en me renseignant également sur internet à propos du travail de l'artiste, la méfiance première s'est transformée en rejet massif. C'était trop. Un univers délié, complexe, foisonnant et coloré. L'art de Scanreigh se situait à l'opposé de ce qui m'intéressait et m'attirait à cette époque. | Livres pauvres chez Daniel Leuwers |
Mais, face à toute œuvre qui me repousse ou m'inspire une forme de méfiance, je me méfie d'abord de moi-même. Ces sentiments, à l'évidence, autant qu'une adhésion pleine et immédiate, indiquent à n'en pas douter que quelque chose se trame dans la relation. J'aime reprendre ces propos de Bernard Noël: ce qu'on voit face à une peinture n'est que notre propre contact avec elle. J'ai cette phrase en tête mais la rumination l'a sans doute un peu déformée. Bernard Noël explique encore "la couleur ne colore pas seulement des surfaces, elle les révèle en colorant le trajet des yeux vers elle". Ce qui se joue, c'est donc le trajet. C'est la façon d'être relié au monde. C'est ce lien qui est mis en tension et - c'était le cas en découvrant le travail de Scanreigh - cela se joue d'abord sans moi. Face aux dessins de Scanreigh, j'étais comme exclu de cette tension car incapable d'en saisir la nature. Je ne percevais pas de sens à cette force. Pour déjouer la frustration, je me suis donc renseigné, j'ai lu au sujet de l'artiste et de son travail. Je me rappelle le premier livre acheté à la librairie A plus d'un titre (mais je ne crois pas que ce soit Samantha Barendson qui me l'ait vendu). C'était un bref essai d'Hervé Bauer, paru chez Michel Chomarat, qui s'intitule L'image devient hantée.
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| Tondi / Scanreigh ou le dos devant, publie.net |
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| Azimuts, coffret de 4 Fireboox préparé par Richard Meier, Voix Editions (2011) |
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Pieds bleus, grandes bâches.
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| Les pieds bleus de Scanreigh |
Un jour, il se pourrait, si cela n'est pas déjà fait, qu'à force de contorsions le peintre s'oublie dans un tableau. Après tout, ces grandes bâches déroulées devant nous sont des espaces habitables : « la peinture est la maison des yeux2 » notait Bernard Noël. Mais celle de Scanreigh est sans nulle doute plus vaste et vorace demeure. En y passant les yeux, deux yeux bleus comme deux pieds, on s'aperçoit soi-même foulant les couleurs qui font le bord d’un abîme. Il faut peu de temps d'ailleurs, alors qu'on déambule dans l'inquiétude de déséquilibres successifs, pour que la maison nous habite à son tour. Ces vastes peintures sont à la fois le dedans et le dehors. Elles forment la « plaque sensible3 » qui reçoit la frappe des deux mondes. Mais, si ces surfaces nous habitent, elles nous habillent aussi, nous enveloppent et nous tiennent serré. C'est en cela, peut-être, que Bruno Duborgel4 a vu bouger certaines peintures de Scanreigh comme tablier dans le vent. Il a vu s'avancer la femme de Pietraperzia refaite et multipliée, marchant sur des mains tordues de rire et la bouche démesurée. Il a vu le tablier cousu de pièces hétéroclites se posant, voile épaisse, sur l’œil distrait. On pourrait, au passage, se demander ce qu'il s’oblige à remailler sans trêve, Scanreigh, à l'instar de la sicilienne têtue, alors qu'il met le monde à sac à la première occasion. Mais c’est là son affaire – « En quoi ça vous regarde sa machine? 5» demandait Françoise Biver – et nous ne l'y accompagnerons pas. Si nous avons à respecter la part d'ombre de tout travail, avouons surtout que l’origine des circonvolutions de l'artiste nous reste aveugle. Et bien que la méthode ne soit pas recette, c'est acquis, il faut s’en tenir à la dynamique du faire – la présente série de l'été 2010 donne à voir des préparatifs – et prendre sa leçon. Il suffit, sans doute, de se laisser capter par le flux qui n’est pas la source d'énergie, qui n'est pas l'obscur moteur de la chose, mais l’énergie même, déployée et déployante. En montrant ce travail, Scanreigh nous rapproche donc de nos pieds. Il nous éveille d'abord à ce que signifie marcher. Le pied marcheur et tentaculaire devient lampe salutaire, il dissipe une forme d'obscurité par l'exploration. Enfin, tout chez Scanreigh est attentif et sensible au moche, à la maladresse, à la part accidentée de vivre et de penser, à tout ce qu'Eric Michaud nomme « Le grimaçant des choses 6». Dire de Scanreigh qu'il peint comme un pied, c'est donc simplement rappeler qu’il ne repousse jamais ce qui vient. Voilà, Scanreigh peint sans refuser. Notre chance est là.février 2011
2 Bernard Noël, Les yeux dans la couleur, POL, 2004.
3 Antoine Emaz, Lichen Lichen, Réhaut, 2003
4 Bruno Duborgel, Papiers Épiphaniques, Éditions Comp'Act, 1988
5 Françoise Biver, Hybrides en catimini, in Scanreigh … Et autres dessins, La Mule de Cristal, 2006
6 Eric Michaud, Le grimaçant des choses, Michel Chomarat, 1990



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